VOUS AVEZ DIT "MALECON" ?
(PREAMBULE)
NON, nous n'avons rien contre le Maire de Fort de France qui cherche à accomplir la difficile tâche de faire renaître une ville à la modernité :
http://www.fortdefrance.fr
Nous vous présentons donc dans 'PAWOL' une opinion -courageuse et lucide- d'Yves FRANCOIS qui a bien voulu nous autoriser à le faire.
"Il est bon de parler et meilleur de se taire
Mais tous deux mauvais dès lors qu'il sont outrés"?. N'est-ce pas ?
Alors, bonne lecture.
Et surtout : donnez-nous votre avis :
contact@pawol-martinique.com
Jean-Pierre MAURICE
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LE MALECON* : une hérésie toponymique
Je suis un géographe martiniquais, très attentif à tout ce qui concerne l’évolution de notre espace insulaire. Les autorités municipales foyalaises ont entamé un processus qui conduit des gens de plus en plus nombreux à utiliser le mot malecon, pour désigner l’espace de loisirs aménagé sur le Bord de mer de Fort-de-France. Ce mot figure officiellement sur le programme du Festival culturel qui se déroule actuellement.
Qu’on ne se méprenne pas sur mes intentions, je n’appartiens à aucune formation politique, j’interviens ici en tant que simple citoyen, et j’ai plutôt de l’admiration pour l’immense travail impulsé par le Maire de la capitale, dans sa volonté de sauver le centre de Fort de France d’une morts annoncée qui semblait inévitable.
Sur cette histoire de malecon, je formule plusieurs critiques.
La première, sur la forme, concerne la méthode. Celle qui a été utilisée est désastreuse ; c’est une sorte de baptême rampant. Il y a quelques mois, dans une interview télévisée, le Maire disait à peu près ceci : « J’ai proposé ce nom là, je ne suis pas spécialement attaché au mot malecon, on pourrait demander à la population de faire des propositions » . Mais dans la pratique, comme c’est un endroit où sont organisés des spectacles, la caisse de résonance médiatique balance le mot à travers tout le territoire, et c’est ainsi que petit à petit, le nom s’installe sournoisement dans les esprits, et donc dans le lieu, de la plus mauvaise manière.
Les citoyens qui sont hostiles à cette appellation se sentent manipulés et sont mécontents. Ce mot qu circule finit par devenir un toponyme (nom de lieu), qui à son tour servira à identifier ledit lieu. Et bien évidemment c’est là que le bât blesse, ce qui me conduit à formuler des critiques sur le fond.
Il y a erreur sur la fonction du lieu : le bord de mer de For de France n’est pas un malecon. Dans l’espace urbanisé latino-américain hispanophone, un malecon (jetée, chaussée) est un boulevard maritime assez large qui a fondamentalement une fonction de circulation ; c’est une espèce de rocade qui permet d’éviter le centre historique, aux ruelles trop étroites. La fonction festive qui lui est rattachée est occasionnelle. Ainsi, à la Havane ou à Santo Domingo, quand il y a carnaval, on ferme le malecon pour le livrer à la population. Quotidiennement, le soir, sur les trottoirs, dans les bars, c’est un leu de rencontre, de relations sociales fortes, qui répond à un besoin traditionnel propre aux sociétés hispanophones : vivre dehors jusqu’à une heure avancée de la nuit. En Martinique, cette pratique sociale n’existe pas. Ce que nous avons à Fort-de-France, c’est autre chose : un espace aménagé spécifiquement, prioritairement, et de façon permanente pour la récréation, les loisirs.
La faute la plus grave concerne la dimension identitaire. En exagérant un peu, on pourrait parler de délit de lèse-identité, car on plaque artificiellement sur notre réalité, sur notre bâti, au cœur de notre capitale, un vocabulaire, un mot tiré d’une langue étrangère, qui est la propriété d’autres peuples et qui sert à identifier leur culture, leur civilisation. Ainsi, on sème la confusion, sur ce terrain identitaire si délicat où nous avons tant de difficultés à savoir qui nous sommes. Je serais très gêné si un jour, par malheur, sur un rivage quelconque de Cuba ou de la République dominicaine, des autorités décidaient de remplacer malecon par « bod lan mè », et puis savons-nous ce que pensent réellement nos amis cubains de cette dépossession ? Dans le village planétaire, n’y a-t-il pas des milliers de gens qui, découvrant sur le net, un malecon à Fort de France, vont s’imaginer que la Martinique a été une colonie espagnole ?
Pour mettre un terme à cette regrettable confusion, à cette erreur presque grossière, qui désespère bon nombre de nos compatriotes, je suggère d’appeler le Bord de mer de Fort-de-France : « promenade des Caraïbes ». Si on consulte la population, je suis persuadé qu’on trouvera un nom qui nous ressemble et qui nous rassemble.
Yves FRANCOIS
géographe
* se prononce "malécône"